DE L’INTEGRITE HUMAINE ENTRE ECOLOGIE RADICALE ET RADICALITE TECHNOLOGIQUE

 terre fin

La prise de conscience de la finitude de notre monde couplée à l’augmentation de la population mondiale provoque une crise grave et inédite, non seulement de nos modèles économiques, mais également de nos idéaux, de nos représentations et potentiellement de « l’ère de l’humain ».

Les décideurs continuent de penser que la transition écologique n’est qu’une opportunité de plus pour le capitalisme. Pourtant, l’inertie des gaz à effet de serre et du CO2 dans l’air dépasse la durée de n’importe quel mandat politique. C’est un sujet de très long terme. La société s’empare du débat, parfois au détriment de la science et des lois physiques, pour leur substituer des croyances. Le retour à la nature est idéalisé. Cependant que le système de représentations cartésiennes où l’Homme est « maître et possesseur de la nature », l’idée de progrès et d’humanisme s’effondre. La place de l’humain sur sa planète est désormais mise en question. Avec un paradoxe douloureux, la pandémie du Covid-19 nous aide, comme un symbole, à prendre en compte ces constats.

Pour résoudre ces enjeux, deux scénarios s’affrontent :

— le premier souhaite rendre tout ou partie de la planète à la nature et que les humains s’effacent, réduisent leur présence pour lutter contre un effondrement généralisé. L’annonce de grandes catastrophes, de migrations climatiques, de pénuries matérielles, d’eau, de nourriture, de baisse de fécondité ou de surnatalité mènent à la catastrophe ;

— le second propose de poursuivre la recherche technologique dans l’hybridation vivante-machine pour poursuivre notre chemin en colonisant d’autres planètes grâce à une vision transhumaniste. 

Alors, entre collapsologie et transhumanisme, entre écologie radicale et radicalité technologique, existera-t-il une voie pour la raison, pour la mesure, pour l’humain et pour la planète Terre ? C’est ici que se situe l’intégrité humaine et l’idée d’une société décente. Mettre au cœur de toutes les relations humaines l’intégrité : économie, santé, recherche, écologie, ville, nourriture et bien sûr biologie ou technologie.

Comment s’affranchir de l’énergie et des ressources ?

La vie et les activités économiques reposent sur la disponibilité de ressources énergétiques permettant à l’Homme, grâce à la force motrice, de transformer l’environnement à des fins spécifiques. De telles activités produisent des artefacts et des déchets ainsi que des gaz à effet de serre qui réchauffent dangereusement l’environnement de la planète. Nos modes de vie et notre système de valeurs reposent quasi uniquement sur une énergie abondante et sur l’acte de consommer. La consommation est devenue la finalité de la vie et la mesure de la réussite. L’ambition de neutralité carbone impose une contraction de l’utilisation des énergies et des ressources et, par effet, une contraction de la consommation de masse et du PIB. La question qui se pose donc est celle d’un changement radical de nos systèmes de valeurs, de mesures et de nos organisations communes.  

Comment habiter nos territoires ?

L’aménagement du territoire et de la cité est un élément d’impact majeur pour la préservation du milieu. Aujourd’hui, la majeure partie de la population vit dans les villes. Celles-ci sont des lieux de l’émancipation, de rencontres et de possibles. Carrefour, elles sont le nœud de réseaux multiples. Aujourd’hui, la croissance des villes devenues métropoles et mégalopoles crée des effets d’agglomérations insoutenables dont la complexité limite la capacité à s’organiser. La ville dense, élevée en modèle de ville durable est aujourd’hui au cœur de crises multiples de gouvernances, de soutenabilité, économique et désormais sanitaire. Face à ces enjeux, devons-nous alors continuer à nous regrouper afin de limiter « l’humanisation du monde » ? Devons-nous laisser certains espaces sans humains ? Devons-nous au contraire répartir et distribuer les lieux de vie pour éviter les effets d’accumulation de ces mégalopoles grandes comme des États ?

Les transports ont également un impact significatif sur l’environnement. Demain, le défi de la mobilité sera aussi celui de la non-mobilité, d’avoir la possibilité de vivre et travailler dans un espace de proximité ou de travailler sans avoir à se déplacer. Comment alors organiser et réorganiser l’occupation du territoire à l’heure où les réseaux deviennent immatériels (télétravail, visioconférence, réseaux sociaux de projet, etc.) et/ou l’information organise désormais les grands réseaux d’énergie électrique ? Cela nécessite sûrement de mieux répartir la richesse et la production, d’aménager des bassins de vie et de production et de consommation de façon plus vertueuse et localisée. 

Les citadins rêvent d’ailleurs, de campagne, de montagne, de littoral, et d’espaces et les normes de distanciation sociale, appuieront cette tendance. Alors, quels types d’aménagements du territoire choisir ? Comment réinventer les petites villes heureuses ? Allons-nous "vers une organisation de la monotonie", comme le disait Lévi-Strauss, ou "vers une diversité d’espaces hétérogènes" ?  

Comment cohabiter avec notre milieu ?

Notre transformation suppose de porter également un regard différent sur les autres vivants, sur notre milieu, sur notre empreinte. L’organisation durable de nos vies devrait-elle s’appuyer sur une vision de l’environnement, non seulement comme ce qui est autour de nous, « à l’extérieur » ; une entité que l’on peut traiter, réparer, reconstruire, modifier, mais au-delà, comme un milieu auquel nous appartenons avec entre autres, l’homme, la faune, la flore et que nous devons intégrer à des perspectives au-delà de l’humain avec une compréhension de toutes les entités vivant en harmonie. La question qui se pose à nous est alors celle du désir, celui de vivre, du désir de vivre ensemble, de vivre, non plus en « maître et possesseur de la nature », mais en symbiose avec ce milieu. 

Interroger la valeur des choses, de nos idéaux et de nos désirs

Mettre en place de telles réflexions et décisions d’actions suppose d’opérer une conversion de l’ensemble de notre système humain et pas seulement de notre économie ; revenir à la notion d’existence et de « condition humaine », comme le dit Jacques Julliard. Nous ne sommes pas seulement confrontés à un défi scientifique, mais également à un défi social, comportemental et moral, mais surtout à notre existence même. Jamais l’accès à la connaissance et à l’éducation n’a été aussi facile. Pourtant, bien que la science indique le péril, nos comportements changent peu. Si nous devons croître sans consommer, nous devons nous réinventer grâce à de nouvelles connaissances, de nouvelles densités énergétiques, de nouveaux comportements, mais surtout par de nouveaux modes de vie désirables et valorisés. Combler les besoins vitaux, désirer moins une vie remplie par toujours plus de biens matériels, mais vivre des vies meilleures, plus équilibrées, moins d’illusions, plus d’accomplissements, réaliser une vie humaine, exister plutôt qu’a accumuler. La prospérité plutôt que l’opulence, le bonheur plutôt que la dépendance et la frustration. Nous devons apprendre la frugalité. Nous entrerons alors dans « l’âge des choses légères ». Dans l’après covid-19 mais aussi dans l’après récession dévastatrice. La tentation sera grande de reconstruire un appareil productif et de consommation à l’identique de ce que nous avons connu. La question de l’emploi va prendre les gouvernements à la gorge. Voilà pourquoi il ne faut pas faire n’importe quoi, et tenter de suivre un fil directeur dans cette reconstruction.

Défier les gouvernements et les législateurs

Cette transformation par la voie de la raison doit d’être mise en œuvre par les gouvernements. En effet, pourquoi les consommateurs ou les producteurs basculeraient-ils dans le changement nécessaire ? Le marché ne suffit pas. Les États, qui offrent la promesse de sécurité et de prospérité, le respect du milieu grâce à ses prérogatives traditionnelles, la distribution collective et la force au service de la loi doivent pouvoir réguler, contraindre et orienter les très grandes organisations. Il n’y a sans doute pas de plus grandes réformes que celles de nos modes de vie et de moyens de les administrer. Les dirigeants doivent proposer des modèles, à la fois possibles et désirables. Puis édicter des normes de bonnes pratiques et des normes coercitives, voire interdire ce qui est dangereux pour la collectivité, devient critique pour orienter les manières dont nous souhaitons habiter le monde. L’expérience malheureuse du Covid-19 nous montre que nous pouvons aller loin pour faire face à un défi majeur. 

Construire par le désir la nécessité du changement

L’enjeu de cette mutation est sans doute autant la nécessité que la volonté de changement et de désir. Elles passent d’abord et avant tout par les humains, par nous tous ! Cessons de nous défausser ! C’est l’affaire de tous et de chacun d’entre nous ! Pour réussir cette mutation, que sommes-nous prêts à abandonner et que nous souhaitons-nous préserver ? Si l’objectif est de faire mieux avec moins, nous devons désormais partager, utiliser au mieux les ressources et l’énergie, les objets, les choses, et vivre ensemble dans une société de l’être et non plus de l’avoir. Quels efforts, quels choix, quelles actions sommes-nous prêts à engager pour vivre autrement ?

Pour cela, nous devons nous appuyer sur des pratiques radicalement différentes des modèles de nos économies industrielles du XXe siècle : utilisation de ressources renouvelables, produits recyclables, culture raisonnée, agroforesterie vivrière, partager ce qui est rare ou impactant pour avoir un impact neutre sur le milieu. La technologie peut-elle être assurément une partie du remède mais elle n’est pas la solution.

La naissance d’une nouvelle civilisation basée sur de nouveaux paradigmes suppose de bâtir de nouveaux récits, d’autres imaginaires, d’autres rêves partagés : comment effacer nos traces ? Comment vivre en symbiose plutôt qu’en chaîne de valeur extraite et en déchets ? Comment également mieux vivre et prendre soin les uns avec les autres ? Comment alors valoriser, donner du sens et un but à ce que l’on fait, aux efforts, aux accomplissements personnels ?

La rhétorique de contraintes et de la peur, les approches punitives, les injonctions culpabilisantes sont loin d’être productives ! Il est certain que nous n’aimons pas faire des sacrifices, mais ceux d’entre nous qui ont un but recherchent les actions qui sont une source de satisfaction. Valorisons l’idée de réaliser des projets communs, de déployer des efforts, de valoriser l’expérience vécue et les buts atteints sont de puissants moteurs de transformation.

Écologiser la politique

Pour imaginer que les changements que nous devons mener, la crise du Covid-19, événement extraordinaire, est un avertissement des périls climatiques à venir qui ne seront pas résolus par un vaccin (cf. mon post http://www.cambadelis.net/index.php/reflexions/310-une-crise-peut-en-cacher-d-autres).

Ce monde de demain, ce monde d’après ne sera pas celui de la projection de nos certitudes individuelles, de nos souhaits, de nos croyances ou de nos idéologies passées. L’Ancien Monde et ses dérives peuvent-ils être combattus par les anciennes résistances qui le combattaient. Sont-elles adaptées ?

Les nouvelles façons d’habiter le monde reposent sur l’évolution de nos modes de vie, de nos comportements, de nos habitudes, les choix communs, sur l’entraide, sur l’équité et sur nos ambitions adossés à la science, aux technologies qui sont une partie de la réponse. Voilà pourquoi j’ai évoqué une nouvelle économie politique : un big-bang écolo-numérique dans " ma lettre a un ami de gauche" (cf. post http://www.cambadelis.net/LETTRE_A_UN_AMI_DE_GAUCHE.pdf).

Pour vivre et répondre, cela suppose une nouvelle morale : comment vivre dans cet espace fragile et limité qu’est la Terre ? Qu’est-ce qu’une vie bonne et comment l’atteindre ? Il s’agit ni plus ni moins de philosophie, du conflit entre la raison et l’hybris.

Nous devons nous atteler, et cela sera long à la recherche de l’équilibre entre la raison et les passions, entre le plaisir et la souffrance, entre le bien et la nécessité pour chacun. C’est bien un travail qu’il s’agit de mener, nouveau, commun où l’objet et le sujet de la transformation sont d’abord celui de nos certitudes et des individus qu’ils les portent et de notre envie de le faire ensemble. Pour citer Paul Valéry « le temps du monde fini commence ».

Nous devons mener la conquête vitale de l’acceptation de nos propres limites et de bâtir un projet qui nous permettra de l’accepter pour le meilleur de la Terre et de tous ses habitants.

Jean-Christophe Cambadélis et un collectif de travail