Mondialisation, l’Europe, le débat sur les frontières 

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Après avoir analysé les crises et derrière la crise, puis étudié l’impact COVID 19 sur nos sociétés et proposé un plan d’action économique d’urgence, observons le premier débat post-crise : celui des frontières.

Nos contemporains ressemblent à cette héroïne de Pascal Quignard dans « Villa Amalia ».  Très beau roman sur la renaissance d’une femme éprise de liberté : tout quitter pour renaître.  

Éternel recommencement de l’après crise, nous voulons toujours écrire au dos de la page de nos aînés disait Lamartine en évoquant les générations. 

On nous dit comme un truisme, c’est le temps de la démondialisation.

On nous dit comme une évidence, fin de l’Europe et retour des frontières....

Est-ce si simple que cela ? 

1/ MONDIALISATION LIBERALE OU JUSTE ECHANGE

Évidemment, le consensus de Washington est aujourd’hui obsolète. Nous en avons parlé il y a quinze jours sur ce blog.

Le consensus de Washington, c’est ce qui régit nos économies depuis 40 ans. Il ne peut plus être le tuteur des économies dans la nouvelle époque qui s’ouvre. 

La stricte discipline budgétaire ne pourra pas être de mise dans l’après coronavirus. 

La réorientation de la dépense publique vers les secteurs rentables ne sera pas tolérée - si elle l’était- au regard de la nécessité de reconstruire les services publics de santé, de l’éducation, des transports, de la police.  

La fiscalité favorisant les plus aisées pour permettre l’investissement et la consommation, ne sera pas praticable face à la dépense publique et donc aux impôts nécessaires pour en partie la financer.

La dérégulation des protections sociales et de l’État social ne pourra être défendue, confrontés que nous serons à ce qui est arrivé et à ce que nous ne voudrons plus voir.

Mais aussi, vis-à-vis des millions de chômeurs qui vont malheureusement arriver.

Le président Emmanuel Macron vient de passer par-dessus bord le libéralisme de combat, l’adaptation à marche forcée au modèle anglo-saxon. Bref, tout ce qui faisait nouveau monde. Il a suspendu la réforme des retraites et reporté l’application de la décision gouvernementale sur l’allocation chômage. Mieux, il a décidé un plan de soutien à l’économie validé par la commission. Mieux encore, il se déclare favorable à un plan d’investissements massifs dans le domaine de la santé. Mieux enfin, il se prononce avec force pour la renationalisation de la production. 

La main invisible du marché est elle aussi victime des gestes barrières !

Pourquoi s’en plaindre ? Nous n’avons pas été de gauche en vain. Et nous avions raison de résister à l’appel de la techno-bonapartiste, au nouveau monde macronisto-libéral.

Très bien ! C’est un pas en avant, vaut mieux que mille interpellations mais à une condition : mettre au cœur de la critique le libéralisme.  Et ceci se vérifie par des mesures concrètes, allant au-delà des mots : abandon des ordonnances de la réforme de l’allocation chômage, de la réforme des retraites et de la réduction budgétaire des services publics et pas seulement la forme mondialiste du libéralisme. 

Le vieil Hegel nous disait : « une forme sans fond n’est qu’une vieille soupe réchauffée ». 

A gauche aussi, on a tendance à évoquer la mondialisation, sans évoquer la nature libérale de la mondialisation contemporaine 

Il y a déjà eu une première mondialisation entre 1870 et 1914. Les marxistes l’appelaient « l’impérialisme, stade suprême du capitalisme ». Il s'agissait de la fusion du capitalisme industriel et financier. Mais sur la base du productivisme et du colonialisme.

Nous parlons là, d’une mondialisation produite de l’ouverture du marché mondial suite à l’effondrement de l’Union soviétique et de l’ouverture de la Chine au capitalisme d’Etat. D’une phase où la compétitivité mondiale a pour base la remise en cause de l'État social.

Il s’agit bien de la mondialisation libérale codifiée par le consensus de Washington qui est en cause. 

Il n’y a pas de mondialisation heureuse. Mais la démondialisation libérale ne l’est pas plus. Le marché mondial, la globalisation perdurera après la crise sanitaire et la crise récessionniste qui va suivre. 

Et nous avons besoin par exemple d’une coordination mondiale dans le dépistage ou dans les vaccins. Comment lutter contre la pollution, pour le climat, chacun dans son pays ? La mondialisation n’est pas responsable du retard sur l’accord de Paris. 

La responsabilité incombe aux États-nations et au modèle de production libéral carboné. 

La coordination mondiale ou européenne est nécessaire pour la sécurité, le terrorisme, les pandémies mais aussi à la circulation des marchandises ou par exemple l’action urgente en Afrique. Et puis, il est un peu illusoire de croire que les frontières vont interdire des centaines de millions d’individus d’être interconnectés dans la seconde via internet, les réseaux sociaux ou leurs smartphones.

Ce dont nous avons besoin, ce n’est ni de la mondialisation libérale, ni de la démondialisation nationale, mais d’une globalisation utile, celle du bien commun. 

Il ne s’agit ni de rêver à une supranationalité ni d'espérer se protéger ou prospérer seul derrière des lignes Maginot. 

Il s’agit de provoquer la prise de conscience du bien commun et de défendre l’intégrité humaine. Et c’est le juste échange. On ne peut réduire ce concept à la réciprocité dans les échanges. Il faut lui intégrer la dimension écologique, sociale, sanitaire. C’est une remise en cause de la notion de la libre marche libérale, sans entrave ni servitude. Et la souveraineté n’est pas la reconstitution de frontières physiques mais de normes, de principes, de règles qui procèdent de l’intégrité humaine. 

Jean Jouzel, prix Nobel, attirait notre attention : « si après la crise nous continuons comme avant, nous aurons tout perdu ».

Les délocalisations ne sont pas un produit mécanique de la globalisation. Elles sont le produit de la financiarisation de l’économie et des exigences de rentabilité imposées par les fonds de pensions, les actionnaires et les banques.

C’est ce que les libéraux appellent l’optimisation de la chaîne de valeur. C’est cette théorie qui nous a conduit à délocaliser dans des pays à bas coûts.

Voilà les raisons de la désindustrialisation, fléau de l’économie française : il s’agit d’une stratégie du capitalisme français et de son secteur financier privilégiant la super rentabilisation à la production et donc l’exigence de recentrer les industries sur leur cœur de métier et de se délester du reste. 

Réindustrialiser, c’était déjà le mot d’ordre avant la crise. Il le sera après.

Maintenant, si vous n’avez pas de marché mondial ou d’échanges, à qui vendrez-vous ce que vous avez produit ?

Il ne faut donc pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Il faut changer son eau. La question de l’après crises est le juste échange. 

Autre sujet, la “start-up nation” n’a plus l’actualité un peu fictive d’hier. 

Il faut aujourd’hui promouvoir l’économie des services essentiels. 

Les services publics évidemment, mais la santé, l’eau, la pollution, l’énergie … On a privilégié dans nos investissements " l’or immatériel "des start-ups au détriment de l’industrie et des services essentiels. Il faut rééquilibrer. Autre révision du macronisme dont la base sociale et électorale est ce secteur urbain et connecté. Ce qui ne va pas être sans problèmes. Car l’économie de l’immatérielle est non seulement l’économie de demain, pour le meilleur ou le pire. Mais les innovations technologiques vont être déterminantes dans la prévision des crises ou leurs gestions.

Cela passe encore une fois de plus par une rupture radicale avec le libéralisme et ses fondamentaux codifiés par le consensus de Washington. Et les frontières doivent être éthiques et non physiques.

2 / L’EUROPE COOPERATIVE

Abordons l’Europe. 

Tout le monde s’accorde pour évoquer maintenant la nécessité de sortir des 3% maximum de déficit public.

J’ai encore en mémoire le débat du 2ème tour de la primaire à gauche de 2012 qui opposait François Hollande (soutenu par Manuel Valls, Bertrand Delanoë, Ségolène Royal, Pierre Moscovici, Arnaud Montebourg) défendant les 3 % de déficit et Martine Aubry soutenue par Laurent Fabius, Claude Bartolone, Henri Emmanuelli et moi-même s’y opposant. 

Hollande l’emporta, il appliqua le mandat majoritaire. Et ce débat a ressurgi dans le groupe socialiste. Il a fini par fracasser toute la gauche.

Aujourd’hui, il est derrière nous. Même le très libéral Emmanuel Macron s’émancipe de cette mesure. Et il entonne le chant des partisans du "Quoi qu’il en coûte " ... Nous sommes très loin de la justification de la réforme des retraites. 

Madame Merkel, elle, met sur la table de l’économie allemande, 1500 milliards d’euros puisés dans ses excédents. Et la France, 300 milliards puisés par contre dans ses déficits. Mais France, Allemagne, Italie, Espagne ...cela veut dire que les déficits vont exploser.

Et comment faire face sans la garantie de la BCE, la Banque d’investissements, le MES, voire le combat pour les “eurobonds” ? La BCE a paré au plus pressé injectant en force des liquidités. 

Mais ce n’est pas fini, l’économie est à l’arrêt, comme suspendue. Et demain ?  

La récession arrive ! Le dépôt de bilan pour de nombreuses petites et moyennes entreprises va se multiplier.  Les scénarii R.A. S.  sont sur la table. Le REBOND après la crise violente ; L’ATONIE pendant des mois, voire deux ans ; la crise SINOSOIDAL où se succèdent crises et confinements. Mais toutes partent d’une récession. J’ai proposé un plan d’urgence pour y faire face (voir billet précédent).

Soyons-en persuadés, sans dépistage, sans vaccin, le confinement total ou partiel est durable.  Donc l’atonie économique va continuer et la récession s’imposer. 

Le spectre 1929/30 et ses conséquences sociales et politiques sont devant nous.  

Nous avons donc besoin de l’Europe et de ses mécanismes financiers. 

Mais l’Europe doit être solidaire comme le rappelait encore récemment Jacques Delors. Sinon, cela ne marchera pas. Et là, personne ne sait où on va !

Le chacun pour soi derrière ses frontières n’a pas été une solution heureuse dans les années 30. Elle a conduit à la guerre. Aujourd’hui une Europe non solidaire provoquera des convulsions tout autant. 

Comme beaucoup, je ne supporte plus les entorses allemandes à la solidarité européenne. Comme beaucoup, je suis ulcéré par l’Europe allemande et l’égoïsme qui l’accompagne. 

Depuis la reconnaissance unilatérale de la Croatie avec ses conséquences, jusqu’à l’austérité et ses résultats, en passant par l’ouverture des frontières, sans concertation, pour accueillir 850 000 Syriens, cela fait beaucoup. Les Européens auront du mal à comprendre pourquoi, alors que l’Allemagne a un moyen de dépister, il ne fut pas mutualisé ...

Ça fait beaucoup, beaucoup …Mais le refus du rachat des dettes des États via des “eurobonds”, cela ne passera pas. On peut se dire que l’histoire sera sévère. 

En attendant, nous vivons avec. Et surtout nous ne confondons pas le peuple allemand avec la droite allemande. Mais l’Allemagne a le destin de l’Europe et peut être le sien entre ses mains.

En attendant, On ne peut virer l’Allemagne pour mauvaise conduite, ça n’existe pas dans les traités. On ne peut dire : c’est les “eurobonds” ou on s’en va. Car sortir de l'Europe, dans les conditions actuelles de la crise économique, jetterait le pays dans la banqueroute. Il est peu probable que l’on emprunterait au taux actuel pour y faire face. Et toute déconstruction, dans ce contexte, sera violent. C’est le Brexit puissance 10 avec le nationalisme belliqueux en plus.

La décision unilatérale de s’asseoir sur la dette et s’enfermer derrière nos frontières, la stratégie du confinement national, n’est pas plus praticable. 

C’est le syndrome de la Corée du Nord avec le niveau de vie qu’il implique et le régime qui va avec. 

Quant à l’éclatement de l’Europe, outre qu’il s'agit du rêve secret des États-Unis, de la Russie et de quelques autres, cette stratégie du bunker ne règle en rien nos problèmes. 

On ne protégerait pas ainsi les Français. On les exposerait à une crise plus grande encore. 

Là aussi, l’idée européenne n’est pas en cause. C’est ce qu’on en a fait. Nous n’avons pas voulu l’Europe politique. On a l’ordo-libéralisme sur lequel madame Merkel pianote avec délice.

Quant à l’institution européenne, prenons l’exemple de la crise sanitaire du COVID 19.

En 2006, Michel Barnier présentait un plan pour répondre aux crises transnationales.

Il prévoyait la création d’un guichet unique de la réponse humanitaire. La création d’une force européenne de protection civile capable de se projeter, la création d’un conseil de sécurité civile, une approche européenne intégrée pour anticiper les crises, des structures gonflables et démontables comme hôpitaux de campagne à l’instar de ce que firent les Chinois dans la province de Wuhan, des préaccords avec les producteurs de vaccins, etc. Ajoutons que ledit rapport identifiait les pandémies comme un risque à anticiper avec ce dispositif.  

Et que croyez-vous que l’on fit du rapport ? … Rien !  L’Europe coopérative est lettre morte. Seul le grand marché a droit de cité. C’était la faiblesse des traités. Plus d’intégration économique, pour nécessaire qu’il soit, ne donne pas une coopération solidaire. 

Une armada de fonctionnaires regarde de près nos dépenses, nous autorise « des dépenses proportionnées » et nous enjoignent de réduire nos dépenses structurelles. 

C’est à dire nos services publics. 

Et pourtant les traités stipulent que « l’action de l’union (...) porte sur l’amélioration de la santé publique ... et la lutte contre les grands fléaux ». 

Mais ceci est écrasé par la logique du marché

L’Europe, comme les échanges sont ambivalents : soit ils portent le libéralisme, soit ils portent le bien commun, la santé, la sécurité la solidarité la culture, et, évidemment le climat. 

 La crise sanitaire a fait sauter la clé de voûte du traité budgétaire, les 3 %. Il faut maintenant d’autres chiffres, un autre budget européen digne de ce nom ; l’investissement dans la coopération environnementale, numérique et sociale. Le premier pas passe par mutualiser les dettes des États.

L’Allemagne et les Pays-Bas sont contre. Notre ami premier ministre portugais Antonio Costa a jugé la position du premier ministre des Pays-Bas répugnante !

Souvenez-vous, le président Emmanuel Macron voulait construire une majorité en Europe avec lui. Il est libéral et les traités ne lui interdisent pas de l’être.

Alors, il reste les peuples, la réalité du monde qui vient. Ils vont tordre le bras à ces dirigeants de l’ancien monde. C’est un combat plus qu’une analyse. 

Le combat n’est pas perdu d’avance. Vaclav Havel avait l’habitude de dire que « les seuls combats qui sont perdus d’avance sont ceux qu’on ne mène pas ». 

Il ne s'agit pas d’aller aux 12 à 20% de déficit américain dans l’effort de guerre mais de se donner des marges de manœuvre pour maintenir nos filets sociaux, et financer le nouveau modèle que nous voulons maintenant.

Celui qui protège l’intégrité humaine.  

Le parlement européen doit se saisir de cette question, non pas dans une vaine tentative entre les groupes mais, la création d’une coalition de député.e.s « une autre Europe ».

C’est l’objectif qui doit fixer toute coalition.

L’Allemagne, les Pays-Bas cèderont sur les “eurobonds”. L’Allemagne a ouvert les vannes budgétaires. Elle ne peut tenir face à la conscience des peuples européens. 

Personne ne peut prédire comment les peuples réagiront dans l’après-crise. Nul ne peut balayer d’un revers de main un printemps des peuples, un 1848 face aux conséquences de cette double crise.

Déjà, l’ex-vice-chancelier et ministre de l’économie, le socialiste Sigmar Gabriel s’offusque que l’Allemagne n’ait pas pensé offrir 10% des 1500 milliards à l’Italie ou l’Espagne. 

« Une honte », dit-il ! Neuf chefs d’États se sont prononcés pour la mutualisation des dettes. Et le leader du parti travailliste néerlandais qui était très loin de partager mon point de vue anti-libéral quand j’étais premier vice-président du Parti socialiste européen (PSE)vient d’appeler le premier ministre Mark Rutte à plus de solidarité.  

Le premier ministre italien Conte a écrit dans DIE WEIT pour exiger que l’Europe soit au rendez-vous de la solidarité. Ce débat est symbolique du changement de cap, possible en Europe. 

Voilà, ne nous trompons pas de combat sur les frontières car sinon, nous serons dans le même espace que Marine Le Pen. Et elle, elle a en plus, la xénophobie. Autant dire qu’elle sera malheureusement plus audible. Ne nous trompons pas de débat, c’est avec le libéralisme - le consensus de Washington - qui il faut rompre. Sinon la gauche sera l’idiot utile du replâtrage du libéralisme en France.

Feu sur le consensus de Washington, la mondialisation libérale et l’ordo-libéralisme européen !

Nous voulons le juste échange, l’Europe coopérative et, ce faisant, nous nous opposons à tout nationalisme. 

La bataille pour un nouveau modèle qui mettra l’homme et son intégrité au cœur de « demain tout commence ».