Le point sur la crise (n°2) 

 Macron situation

La mobilisation du 17 décembre 2019 n’était pas inférieure à Paris et en régions à celle du 5 décembre. Le ministère de l’intérieur ayant surcoté les manifestations au grand étonnement des syndicats. Ces derniers ont mécaniquement surévalué leurs chiffres. 

Les sondages, eux, démontrent le rejet massif de l’âge pivot, dit de référence.

La combinaison des deux facteurs ne met pas politiquement l’exécutif en position de force, contrairement aux analyses des éditorialistes. 

En fait, il y a une contradiction entre la toute-puissance de l’exécutif qui ne peut être sanctionnée ou encore moins renversée et l’hostilité majoritaire à l’encontre de l’exécutif. Il s'agit même d’une donnée de la situation politique.

Emmanuel Macron, Édouard Philippe, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin sont protégés par l’impossibilité d’une censure, une majorité qui se craquelle mais reste aux ordres et des services de sécurité loyaux, rassurés par une dérogation à la réforme des retraites. 

Pourtant, les sondages, quel que soit le sujet, disent tous la même chose : l’exécutif est minoritaire dans le pays. Seule la grève pendant les fêtes fait exception. Cela ne préjuge en rien du futur rapport de force. À l’évidence, une petite majorité des Français veulent pouvoir circuler pendant les fêtes. Mais les faits sont têtus, tout ce que dit ou fait l’exécutif est frappé de l’opprobre.

On peut même soutenir que 43 % des Français favorables à la grève pendant les fêtes est une indication lourde. L'exécutif est structurellement minoritaire depuis les gilets jaunes, vraisemblablement depuis l’affaire Benalla 

Les données de ce mouvement sont claires : si les Français sont défavorables aux régimes spéciaux, ils ne sont majoritairement pas convaincus par la réforme. L’approbation est majoritaire chez les retraités et minoritaire chez les actifs. Et les Français sont largement hostiles à l’âge de référence.   

Et l’entrée de la CFDT a libéré une volonté d’en découdre dans des secteurs de l’opinion qui étaient contenus par la seule présence de la CGT de Sud ou de LFI. 

La réforme des retraites par points est « macronisée ». Elle est donc devenue impropre à la consommation. Si vous ajoutez le flou des annonces, un agenda dément, et le chiffon rouge de l’âge pivot, vous avez les raisons de la confrontation et de l’impasse.  

La réforme des retraites est la cristallisation d’un mouvement de refus du « toujours moins », symbolisée par les politiques dites réformistes d’ajustements au modèle anglo-saxon et à la mondialisation. 

La réforme n’est même plus ressentie comme un sacrifice pour protéger les générations à venir, mais la manifestation que les enfants auront encore moins. Les avancées pour les femmes, l’égalité des Français sont ressentiees comme un leurre. Même l’argument fort, un euro gagné c’est un euro cotisé est apparu comme un attrape-nigaud. 

Le positionnement de l’exécutif qui se voulait habile, un président en retrait, un premier ministre en avant-garde produit des effets psychologiques pervers. Les déclarations « apaisantes » du président affaiblissent la volonté de fermeté du premier ministre. 

On peut même s’étonner que le président de la République ne se soit pas encore exprimé.

Non seulement il conforte ainsi l’impression de flottement de l’exécutif, mais il devra donc évoquer les retraites le 31 décembre 2019. S’il ne le fait pas, ce sera ressenti comme du mépris. Ou pire, un refus de se lier les mains. S’il le fait, l’annonce siphonnera le message du 31 décembre. 

Lorsqu’on regarde de près les réactions syndicales, on constate que celles-ci sont motivées par une base déterminée. Le refus est d’abord un refus exprimé par la base. 

Les cheminots et les salariés de la RATP se vivent comme l’avant-garde, chargés d’une mission quasi-historique, « tenir même si c’est dur, pour garantir les 30 ans à venir ». 

On est aussi entré dans un conflit symbolique, la réforme historique du président Emmanuel Macron contre la résistance historique des roulants. 

La bataille du rail contre la mère de toutes réformes. Pas facile dans ces conditions de trouver le chemin d’un compromis. 

On aurait tort, par ailleurs, de sous-estimer ce qui se passe dans l’éducation. Les cortèges étaient imposants les 5 et 17 décembre 2019. La colère s’était exprimée autour d’une directrice qui s’était suicidée, il y a peu. Le gouvernement a sous-estimé « l'événement » : il s’agissait pour lui d’un épiphénomène. On ne l’a pas traité. Aujourd’hui cette colère trouve un débouché contre une réforme systémique qui touche durement les enseignants. Le fait que le gouvernement rassure les policiers et les militaires et pas les enseignants est désastreux. 

Les bases ne veulent pas annoncer de trêves pour les fêtes. Ils enregistrent cette revendication portée par Édouard Philippe comme un moyen pour les faire reculer. Ils sont instruits du mouvement contre la réforme de la SNCF ou la trêve avait sonné comme la fin du conflit.

Ces derniers jours, le premier ministre dans son round de consultation, a déjà brûlé deux cartouches : d’une part, la pénibilité qui toucherait 300 000 salariés de plus, le patronat s’étrangle. Il avait obtenu la fin de ces mesures présentes dans la loi travail 2. De plus le gouvernement se déclare favorable à la revendication de la CFDT sur les petites retraites

Édouard Philippe avait déjà jeté quelques sacs par-dessus le ballaste pour prendre de la hauteur : la cogestion du point, sa garantie ou des moyens pour accompagner la convergence de certains régimes

Mais voilà, loin de désarmer la mobilisation, ces concessions renforcent la visibilité de l’âge pivot ou du retrait pur ou simple. 

On était sûr de l’obstination de la CGT, SUD, FSU et FO. Mais on spéculait sur celle de la CFDT.

Derrière ce conflit majeur, il y a aussi la bataille de représentativité syndicale : la CFDT a pris le leadership, la CGT ne perd pas de vue qu’elle pourrait faire payer à la CFDT un trop grand alignement sur le pouvoir dans les prochaines élections syndicales.  

Mais Laurent Berger est solidement accroché à ses lignes rouges. Il engrange les concessions, maintient son intérêt pour une réforme par points, tout en faisant de l’âge pivot la pierre angulaire du recul gouvernemental.

C’est dire que le gouvernement va avoir du mal à enfoncer un coin entre les centrales niant la réforme et celle combattant ce qu’elle est devenue.

Le gouvernement va être tenté de passer en force en janvier 2020 au conseil des ministres du 22 janvier. Les syndicats, eux, vont construire par étape leur mobilisation pour arriver fortement à cette date.

Car le gouvernement s’interroge sur la nécessité ou pas d’exercer sa primauté institutionnelle. Reculer à cette étape ne ferait pas rentrer, et la CFDT brandirait le scalp. Cela provoquerait un désastre dans la base électorale d’Emmanuel Macron, réduite certes, mais solide. Elle décevrait surtout l’électorat de droite qui soutient actuellement le premier ministre. Il suffit pour s’en convaincre de voir le titre du Figaro se félicitant qu’Édouard Philippe n’ait pas cédé au lendemain du sommet social.  

Édouard Philippe nous fait donc du Raymond Barre. Et c’est ici que peut se glisser une feuille de papier à cigarette entre le président qui ne pense qu’à sa réélection et le premier ministre qui veut sculpter sa stature d’homme d’Etat. Passer en force ou pas, telle est la question. 

Nul doute que Macron discutera de la sortie de crise avec Marisol Touraine qu’il a embarquée dans son voyage en Côte d'ivoire.  

Le mistigri du recul n’est pas encore là, alors que celui de la fermeture est installée. Tout au plus, le premier ministre cherche à faire porter la responsabilité de l’échec de la négociation aux syndicats. Et il se demande, par ailleurs, si le pourrissement peut se retourner contre ces derniers. 

Cela veut dire que le premier trimestre, à moins d’un recul net du pouvoir sur l’âge de référence, sera celui de toutes les tensions. Nous entrons dans la zone de tous les dangers, car après le conseil des ministres, il y aura un long débat parlementaire. Les municipales vont être impactées par cet enjeu. Ce qui est un gros caillou dans la chaussure des candidats LREM. Et le résultat sera scruté comme étalon-or du rapport du président avec la France. Lui, qui voulait banaliser l’obstacle, c’est mal parti. 

Mais plus un mouvement dure, plus il devient dur. Plus un mouvement s’enlise, plus il se radicalise. C’est l’autre enjeu. 

La France va rentrer dans un climat incertain. Les conséquences pour le pays seront désastreuses. Si le pouvoir passe en force, c’est l’affrontement dont le dénouement sera électoral.  Et le ressentiment sera tel, qu’une grande partie des 30 % du total gauche fera défaut au président lors du deuxième tour de la présidentielle, s’il y est.  Rappelons quand même que Marine Le Pen est en embuscade. 

Mais nous ne serons pas à l’abri entretemps du raisonnement que l’on voit poindre ici ou là « on n’a rien obtenu, on va tout perdre, alors que les gilets jaunes ont gagné 15 milliards par la violence ».

Et si Emmanuel Macron recule, il aura perdu à gauche, il perdra à droite. La question de sa candidature se posera quoiqu’il en pense. D’ailleurs, elle se pose dans les deux cas.

Mais, au-delà des enjeux électoraux, c’est de la France dont il s’agit. Cette réforme qui ne s’imposait pas, mal préparée, mal négociée, mal présentée, a créé une tension extrême dans le pays. 

Voilà pourquoi un Grenelle des retraites s’impose sans préalable où tous les sujets seraient sur la table.

Retrouver la confiance par un vrai débat retransmis en direct devant le pays. 

Voilà le chemin de sortie. Mais il est peu probable qu'Emmanuel Macron laisse faire une solution qui dérobe le sceptre de Jupiter.