Toujours moins

image manif 5 

Le mouvement multi-catégoriel du 5 décembre est la réplique du séisme des gilets jaunes.

Le vecteur, le prétexte dirons-nous, est la réforme des retraites. Pour les gilets jaunes, il s’agissait de la hausse du carburant. Là, la réforme des retraites joue le rôle de catalyseur. Mais la nature de ce mouvement social est politique au sens étymologique ou premier du terme. Il s’agit pour les salariés d’un gigantesque « ÇA SUFFIT, LE TOUJOURS MOINS ! »

Voilà maintenant plus de 20 ans que les réformes riment avec la remise en cause de l’état social.

La dernière réforme "positive" date de l’ère Jospin, ce sont les 35 heures. La pénibilité ou la sécurisation des parcours professionnels présents dans la 2e loi travail de Valls et Hollande n’ont pu faire oublier la première. 

C’est cette politique d’ajustement ou d’alignement sur les standards libéraux. Cette demande récurrente de réforme structurelle ne passe plus. D’autant que la décrue du chômage est très lente et les salaires stagnent pendant que les prix s’enflamment. 

Et Emmanuel Macron symbolise, plus que tout autre, cette politique. Il l’a non seulement revendiqué comme marque. Mieux, il l’assume comme trace pour l’Histoire, comme trophée de son réformisme.

Le président de la République refuse de voir le degré d’exaspération. Sa philosophie se résume par un marché ou grève de tous les dangers pour la France.

Tout a commencé par la réforme des prud’Hommes où l’absence de barème était censée être un frein à l’embauche. Puis, il y eut la réforme de la SNCF et encore récemment, celle de l’allocation chômage. 

Au fond, le message aux Français est simple : vous êtes la génération sacrifiée.

Ce discours a une base sociale, celle de ceux qui voient dans les acquis sociaux des freins à l’extension de la richesse et du marché.

Les Français ont pensé qu’Emmanuel Macron était une sorte de synthèse entre Kennedy et Mendès. Ils ont été séduits par le new deal proposé : efficacité, flexibilité et sécurité. Ils constatent qu’en fait, ils ont touché un Juppé avenant ou un Sarkozy déterminé à la mutation anglo-saxonne de notre modèle social. Il y a assurément toujours plus de flexibilité, mais toujours moins de protection. Le " en même temps " s’est évaporé au fil du temps.

Le théorème de cette adaptation étant : moins à court terme pour peut-être, mieux pour nos enfants. A un moment ce genre de discours se heurte à la réalité immédiate de la vie des français : 50% vivent avec moins de 1789 euros et 8 millions sont sous le seuil de pauvreté c’est à dire 1026 euros. 

Et s’il fallait convaincre les Français de l’aspect régressif de la réforme, le fait que le ministre de l’intérieur et celui de l’enseignement aient lâché la veille des grèves et manifestations des mesures de compensation démontrent qu’il fallait bien compenser un moins à percevoir.

La réforme de l’allocation chômage et la saine colère de Laurent Berger ne sont pas passées inaperçues dans la lecture du "toujours moins". Nous assistons donc à l’explosion d’une colère différée. Mais, contrairement à 1995 ou le bipartisme laissait entrevoir un débouché avec la gauche se recomposant, là, la décomposition et la fragmentation à gauche n’offrent pas de débouchés. La droite est, elle, sur un registre « on est d’accord sur le but mais pas sur les moyens ». Reste les frontistes du Rassemblement national, tout le monde les voit venir mais à cette étape Marine le Pen est un problème pas une solution.

Il y a donc une forme de désespérance qui se mêle à l’exaspération. Et généralement, cela ne fait pas bon ménage. La conclusion peut être « Il faut compter que sur nous et aller au bout ».

Ce qui laisse perplexe, c’est la gestion de cette affaire : annoncer une réforme qui touche un des piliers de notre régime social, tout en disant « on va tout changer, mais vous aurez le détail après les municipales » voilà qui n’était pas de la plus grande habileté. Quant à la close grand-père, avancer puis retirer puis sûrement avancer pour certaines catégories. Elle a achevé de rendre le tout confus ; ajouter à la réforme structurelle, la retraite à points, l’âge pivot de la retraite tout en disant : « il va falloir travailler plus longtemps », c’était ajouter de l’anxiété à la peur de perdre.

Mais dire : « Pardon ce n’était pas après les municipales mais après votre grève », là le gouvernement a fait très fort car cela a été enregistré comme « plus on sera puissant moins la réforme sera dure ». 

Et on ne voit pas comment à peine les mouvements déclenchés, ils pourraient se satisfaire de quoi que ce soit. 

Évidemment, le gouvernement parie sur les casseurs estimant qu’être un facteur d’ordre lui ramènera l’opinion. Pari hasardeux, car on oublie toujours que le retour à l’ordre s’accompagne d’une amertume sociale qui se paye lors des élections suivantes. 

Le gouvernement espère détacher les syndicats réformistes et concentrer le feu contre les privilégiés des régimes spéciaux. L’expérience de novembre-décembre 1995 a été cuisante pour la CFDT. L’éviction de Nicole Nota d’une manifestation reste dans leur mémoire. Et Laurent berger a pris soin de baliser avec intelligence son terrain avec l’épineuse question : qui déterminera la valeur du point ? Et son crédo réforme systémique et pas paramétrique est difficile à avaler pour l’hémisphère droit de la majorité qui occupe 90 % de l’espace gouvernemental.

Nous entrons donc dans les quarantièmes rugissants. Emmanuel Macron est protégé par les institutions. Il ne peu ni être désavoué, ni être renversé. Il peut reculer ou dévitaliser sa réforme, mais cela sera ressenti comme une victoire et la fin du quinquennat sera difficile. Il peut passer en force mais le rejet de Sarkozy ou Hollande à la fin de leurs mandats n’était rien à côté de ce qu’il va subir.

Le calendrier lui-même est un peu fou : annoncer maintenant, voter dans un an, mais applicable en 2025. C’est dire que la présidentielle sera un referendum sur le sujet. Emmanuel Macron joue à la roulette Russe en ayant chargé tout le barillet.

N’oublions jamais qu’au bout, il y a une présidentielle et un deuxième tour ... La situation s’accélère.