Carnet de France : Saint-Ouen

 Carnet de France saint ouen

Voici le temps de Saint Ouen où je continue, en prenant mon temps, à parcourir la France municipale. 

Saint-Ouen est une de nos villes hybrides, une banlieue de Paris qui s’émancipe. Une cité bordée par la grande muraille du périphérique. Mais qui, comme Boulogne en son temps, est en voie de gentrification. Une terre de conquête pour Karim Bouamrane, chef d’entreprise socialiste, et pour son équipe. Il représente cette nouvelle donne à gauche ; ancrés dans les valeurs et l’histoire de la gauche, mais totalement perméables à la modernité et à l'esprit d’entreprendre pour tous. 

Cette ville qui vit les premiers pas du parti ouvrier socialiste révolutionnaire de Jean Allemane. Ces derniers, alliés aux blanquistes, ont conquis la ville des 1887. Puis ce fut la SFIO et ensuite bien sûr, la ceinture rouge communiste. Trois maires communistes depuis 1945, puis l’échec face à la droite à cause de la désunion. 

Saint-Ouen, c’est un taux de chômage de 19 % alors que la moyenne nationale est de10 %, touchant particulièrement la population jeune. L’arrivée des couches moyennes supérieures, trouvant un habitat plus grand et à réhabiliter fait monter le prix du mètre carré, et précarise un peu plus une population qui fut en son temps reléguée aux portes de Paris : c’est le classique effet de ciseaux. Ici, ce n’est pas la France des exclus mais la France précarisée, doublée d’un sentiment fort de relégation, voire de ségrégation ; et ceci particulièrement dans la population populaire française biculturelle. 

« J’en ai marre qu’on me demande d’où je viens. Mes parents sont français. Ils travaillaient en usine. Je suis diplômé de HEC. J’ai monté ma boite. Je crée des emplois. Et il faut encore et toujours montrer patte blanche. Le problème n’est pas où étaient nos ancêtres mais est ce que je suis bon ou pas ? ». Un témoignage parmi des dizaines. Ces jeunes français, biculturels, font bouger une ville en pleine mutation. Ils ne comprennent pas « Pourquoi Marianne se voile devant notre présence » dit l’un. « On ne veut pas de deuxième chance, on veut la première comme les autres » répond un de ses amis.

Le sujet n’est pas de savoir si c’est vrai ou faux mais de comprendre que c’est un vrai sujet. Car cette nouvelle vague des quartiers hyper-connectés crée, invente, imagine et dessine une France à venir, hybride et bouillonnante. Il y a là une énergie créatrice incroyable. Et elle n’est pas reconnue.  

Ce besoin de reconnaissance est criant. Et il faudrait être aveugle pour ne pas comprendre qu’il y a là tant de renouveau. 

La précarité, omniprésente, produit un mélange tout à fait particulier de résilience et d’énergies. Là encore, sous une autre forme que celle rencontrée dans d’autres villes, je ressens la colère, la fragmentation, mais surtout la féroce volonté de s’en sortir. De cet alliage très particulier qui fait la France d'aujourd'hui, dans le pessimisme ambiant, on ne veut voir que les blessures sociales réelles, mais on occulte la farouche volonté de réussir.  

Le maître mot est là : réussir, sortir du ghetto culturel et social qui vous a été assigné pratiquement et symboliquement. 

Et cet enjeu de « dé-ghettoïsation » se cristallise à Saint-Ouen, dans une confrontation autour du lieu « Mains d’Œuvres » une friche devenue résidence ou plutôt résistance d’artistes. Le directeur Nicolas Bigeard et Blandine Paploray, intercesseurs engagés nous font visiter avec une passion visible chaque salle 4000 m2 dédiés à la création culturelle ; musique, exposition éphémère, danse, théâtre et même co-working pour les troupes et associations. Là, raisonne le cœur battant de la ville. Et il est de plus en plus investi par les Audoniens. 

Le maire de droite ne l’entend pas ainsi et a tenté de récupérer le terrain pour construire un conservatoire. Mais on le soupçonne de vouloir en plus réaliser une promotion immobilière qui financerait ladite construction. 

Nous rencontrons Yvan Loiseau, l’auteur d’une des expositions du moment : de la photo, doublée d’un restaurant éphémère pour les visiteurs. L’exposition magnifique et touchante est le produit de 3 mois en immersion en Seine-Saint-Denis, où l’auteur proposait de faire la cuisine en échange d’un gîte. 

Ce lieu et le combat qui l’entoure, renvoie à une dimension perdue par la gauche, mais totalement présente dans le quotidien du combat de la gauche de terrain et du socialisme municipal : le combat pour l’accession à la culture, comme sa défense et sa promotion.

La Gauche et particulièrement Karim Bouamrane et ses amis socialistes et écologistes se sont mobilisés avec d’autres. Pour garantir la pérennité du lieu. Et pour l’instant ils ont réussi. Ce faisant ils ont renoué avec les gauches des années 70 pour qui engagement politique et culturel étaient indissociables. Ils dessinent l’idée propre à la gauche, celle d’une cité humaine. 

Et ce n’est pas la fin de la soirée dans le Bihan café, aussi salon de lecture, avec le Dj Dee Nasty, et son monde coloré sur les trottoirs, qui ne dépareillerait pas des soirées de la rue Oberkampf à Paris, qui nous démentira.

« Une autre gauche qui vient d’en bas renouant avec la gauche de terrain et la gauche associative et culturelle, voilà le chemin d’un renouveau.  On ne reviendra pas avec les recettes d’hier forgées avant hier.  On ne reviendra pas avec des substituts, des raccourcis, des faux semblants. Il faut renouer et réinventer, réinitialiser la gauche ». En concluant ainsi la réunion avec les militants qui m’ont accompagné pendant plusieurs heures, je savais que j’étais dans le vrai.